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Le Nigéria, une puissance agricole à l’horizon 2021 : «Ce sera la faillite pour nos producteurs», dixit Clovis Adanzounon

La frontière de Sème-Kraké, reliant le Bénin au Nigéria est fermé depuis le 20 août 2019 par les autorités nigérianes aux marchandises. Une situation qui cause des dommages aux opérateurs économiques béninois qui sont actifs dans l’importation, l’exportation et la réexportation de produits divers vers le Nigéria.

A travers une interview, nous avons fait une incursion au cœur de la mesure restrictive prise par les autorités nigérianes. Quelles sont ses causes ? Quels sont ses impacts sur le Bénin ? Quelles sont les mesures à prendre par le Bénin pour y faire face ? Pour en savoir plus, nous avons requis l’avis d’un expert.

Président directeur général (PDG) de l’Agence privée d’investigations et d’analyses stratégiques (Apias), promoteur de l’Ecole internationale de détective et de stratégie (EIDS), notre interlocuteur est l’ex chef de la Brigade économique et financière (Bef) et contrôleur général de Police à la retraite. Il a pour nom Clovis Adanzounon. Lire ci-dessous, l’intégralité de ses propos.

Depuis, le 20 août 2019, nous assistons à la fermeture des frontières du Nigéria avec ses voisins. Quelles appréciations en faites-vous ?

Effectivement nous avons appris comme tout le monde la fermeture des frontières nigérianes au motif d’exercice de sécurité conjoint entre forces nigérianes. Il faut dire que ce n’est pas un évènement qui nous a surpris.

En effet, le cabinet Apias fait, depuis au moins cinq ans, une veille assidue sur le Nigéria. Et ceci nous a permis entre autres de voir venir cette situation. Les opérateurs économiques, les fonctionnaires des douanes et des autorités politiques nigérians ont eu à suggérer ou déclarer la fermeture de frontières avec le Bénin pour raison économique.

Tenez par exemple : en 2017, à l’occasion de l’assemblée générale annuelle de l’association des fabricants du Nigeria, le contrôleur général du service des douanes du Nigéria, le colonel Hameed Ali, avait exprimé la nécessité d’une fermeture totale de la frontière sud-est du Nigeria avec le Bénin ; toujours en 2017, notamment en avril, le président national de l’association des importateurs de poisson, Lamina Rasheed, déclarait que l’importation illicite et la contrebande des produits de pêche était un handicap pour la production locale. Il avait affirmé que la majorité des produits de pêche illégalement introduits au Nigéria passait par la République du Bénin, et que sans action immédiate pour décourager les malfaiteurs, ces derniers n’arrêteront pas.

De même, en juin 2018, le ministre nigérian de l’Agriculture déclarait que très prochainement, il sera procédé à la fermeture des frontières avec un des pays voisins car ce dernier favorisait la contrebande; plus proche de nous, en 2019, l’opérateur Dangote a fustigé la contrebande des produits importés par le Bénin. Ce sont là quelques éléments qui ne devraient pas laisser indifférentes nos autorités.

Cette situation était-elle prévisible ? Pourquoi ?

Bien évidemment que la situation était prévisible. Pour qui fait la veille sur le Nigéria, les indicateurs montraient des signes évidents d’une mesure drastique. Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, il y avait des indices qui laissaient entrevoir des actions du gouvernement nigérian.Il faut retenir que ce n’est pas la première fois que le Nigéria ferme ses frontières.

Dans les années 80, notamment de 1984 à 1985, sous l’impulsion du président Buhari, les frontières nigérianes avaient été fermées.En 2003, sous l’impulsion du président Obasanjo, les frontières ont été aussi fermées.Depuis 2016, la volonté de fermeture de frontière et les demandes dans ce sens n’ont pas cessé d’être renouvelées. D’autres indices à mettre à l’actif des avertissements, ce sont les interdictions d’importations par voies terrestres et les injonctions à limiter le financement de l’importation des produits alimentaires en devises étrangères.

S’agit-il d’une mesure de guerre économique ? Expliquez-vous.

Il s’agit effectivement d’une mesure de guerre économique. Je voudrais rappeler que la guerre économique est l’affrontement que se livrent les Etats-nations pour s’assurer le contrôle des « ressources rares » nécessaires à leur économie. Et dans le cas actuel, les actions du Nigéria envers ses voisins, dont le Bénin,se justifient par sa volonté de promouvoir son économie en éliminant les causes exogènes pouvant lui porter atteinte.Les actions du Nigéria visent à sécuriser les différents investissements qui sont en train d’être faits.

Ce que protège le Nigéria c’est entre autres : près d’un milliard de dollars investi par le gouvernement dans l’agriculture ; la mise en place par la Banque centrale d’un fonds de 26 milliards de dollars au profit de l’agro-industrie; la possibilité d’obtenir des investissements directs étrangers dans l’agriculture pour environ 250 milliards de dollars, de sécuriser les investissements des opérateurs locaux dont Dangote, qui vise investir 4,6 milliards de dollars dans l’agriculture, etc.

Il est donc évident que pour sécuriser ses investissements, des actions drastiques telles que la fermeture, même temporaire, des frontières seront prises par le Nigéria. Et pour justifier cette fermeture, le Nigéria estime que : la contrebande lui fait perdre environ 200 milliards de dollars pour le détournement des importations de véhicules ; la contrebande empêche un contrôle efficace des denrées alimentaires et expose ses populations à l’intoxication en même temps qu’elle sape les efforts en cours pour le développement de l’économie locale.

Donc pour un pays qui veut réduire sa dépendance de la rente pétrolière, toutes initiatives entretenues par ses voisins ou ses opérateurs locaux et visant à saper ses projets seraient à combattre.

En s’inscrivant dans une perspective de vie en autarcie, peut-on penser que le Nigéria pourra tenir le coup ?

La volonté du Nigéria n’est pas de vivre en autarcie. Mais la suite dépend étroitement des résultats que les autorités auront obtenus. Cette initiative de fermeture des frontières peut ne pas durer les 28 jours comme cela a été annoncé. Mais, nous ne pouvons pas dire dans combien de jours exactement la mesure va être levée.Retenons simplement que l’autosuffisance prévue par le Nigéria va dégager des surplus qui vont être exportés. A partir de là, Il aura besoin de ses voisins.

Selon votre expertise, la stratégie commerciale utilisée par le Nigéria peut-elle se révéler en faveur du Bénin ? Comment ?

Il y a toujours un bien à tirer d’une situation fâcheuse. En 2003, quand il y a eu fermeture des frontières pour raisons sécuritaires, les gouvernants béninois ont pris des résolutions qui ont été saluées par les nigérians. Cette fois-ci, les choses sont un peu différentes. En effet, la fermeture concerne tant les produits manufacturés en réexportation vers le Nigéria que tous les produits agricoles locaux du Bénin. Et à l’heure actuelle des centaines de camions de vivres attendent et risquent l’avarie.

Si après l’ouverture des frontières, le Nigéria venait à élargir les mesures d’interdiction de réexportation des produits manufacturés aux produits locaux béninois, ce serait la catastrophe voire le désarroi pour les producteurs locaux béninois. Ils ne pourront plus vendre leurs produits au Nigéria car ce dernier travaille à devenir une puissance agricole. Le Nigéria dans ce cas, pourrait mettre en place des mécanismes contraignants de validation et d’homologation des produits locaux étrangers.

La conséquence d’une entrée difficile sur le marché nigérian pour nos productions locales serait la disponibilité de ces produits pour la consommation nationale. Mais ce n’est pas ce que souhaitent souvent les producteurs. Par ailleurs le Nigéria devenu une puissance agricole va inonder les marchés voisins de ses produits à prix très compétitifs. Et alors, ce sera la faillite pour nos producteurs agricoles, avicoles, etc.C’est dire que le pire reste à venir pour le Bénin.

Le Nigéria sera à l’horizon 2020, une puissance agricole et s’imposera à ses voisins. Les indices de cette évolution se constatent depuis au moins deux ans déjà. En effet, de nos observations, il ressort que les pénuries ou la cherté des fruits en période du jeûne musulman ne s’observe plus. Les fruits comme l’orange, la banane, produits localement sont disponibles durant toute l’année à prix abordables. C’est là une conséquence du développement agricole nigérian. Car c’est ce marché qui absorbait la majeure partie de nos productions locales.Ceci pour dire que l’avenir n’est pas du tout reluisant.

Il importe que les Autorités béninoises réagissent pour d’une part rechercher de nouveaux débouchés pour les productions agricoles béninoises. D’autre part, il faudra identifier clairement les produits ou actions qui peuvent s’inscrire dans les mêmes chaînes de valeur que les produits nigérians afin que le Bénin les leur apporte et favoriser la mise en place de cartels ou de conglomérats.

Le Bénin avait anticipé sur les soubresauts de son voisin de l’Est. Mais pensez-vous qu’il soit véritablement à l’abri ?

Non, notre Etat n’est pas à l’abri dans cette situation. Il dépend étroitement du Nigéria, quoi qu’on dise. La réalité est là. Nous avons appris que les Chefs d’Etat ont échangé sur le sujet au Japon. C’est la preuve qu’il y a malaise et que les effets concernent tous les pays.

Quelles sont les dispositions à prendre par le Bénin pour ne plus en sortir perdant ?

Dans la présente situation, il y a lieu de travailler durablement à réduire cette dépendance. Et ça passe par la réduction du secteur informel et la promotion d’un secteur formel suffisamment orienté vers la production.

Par ailleurs, pour l’avenir, il importe qu’une veille constante soit faite tant sur le Nigéria que sur tous les pays voisins. Pour ce faire, les entreprises et les opérateurs doivent se doter de «cellule de veille» ou recourir aux sociétés qui interviennent dans ce domaine comme le cabinet Apias.Les gouvernants aussi ne doivent pas trainer les pas. Aujourd’hui plus que jamais, le Bénin doit se doter d’une politique nationale d’Intelligence économique.

Nous savons que la DGAE fait un travail dans ce sens. Mais comme nous l’avons signifié à cette institution il y a quatre ans de cela, ce n’est plus l’affaire d’une seule cellule. Il faut une politique nationale avec une organisation qui implique plusieurs entités à savoir, la diplomatie, l’économie, la sécurité, etc.

Si les autorités béninoises ne font rien, des commerçants vont perdre d’importants débouchés. Devront-ils se reconvertir dans d’autres activités ? Selon vous, que vont-ils faire ?

Il n’y a pas de solutions magiques. Mais la reconversion serait une option à envisager au risque de disparaître. L’autre option serait aussi de se conformer aux exigences du pays où ils (les commerçants) veulent faire leurs activités pour ne pas subir les représailles.Beaucoup d’intérêts ont été bousculés dans le cadre de cette opération. Ils dépassent le seul cadre des pays limitrophes.

Mais, il faut tenir compte du fait que le président a été réélu sur la base d’un programme qui prône la valorisation de l’économie locale. Et les opérateurs nigérians qui l’ont compris l’accompagnent dans ce sens. Ainsi, comme cela se fait au Nigéria, il importe qu’ici aussi, nous essayons de voir si les transformations envisagées s’inscrivent dans le développement de l’économie locale et ceci selon les normes.

Avez-vous un mot à l’endroit des opérateurs économiques et gouvernants béninois ?

Dans la suite des propositions déjà faites par d’autres observateurs, je crois qu’il serait impérieux de se doter de l’organisation nécessaire pour observer et suivre nos environnements vitaux. Qu’on soit opérateur économique ou gouvernant, l’Intelligence économique et la guerre économique doivent entrer dans notre quotidien. Il existe au Bénin des structures pour les y accompagner, comme le cabinet Apias. Les entreprises et les gouvernants peuvent, pour cela, se rapprocher de nous pour des formations et un accompagnement gagnant-gagnant.

Interview réalisée par Nafiou OGOUCHOLA

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